Le maintien de l’équilibre représente un défi croissant pour les personnes âgées, avec plus de 30% des plus de 70 ans qui subissent au moins une chute chaque année. Cette problématique, loin d’être une simple fatalité du vieillissement, résulte d’une combinaison complexe de facteurs physiologiques, neurologiques et sensoriels qui altèrent progressivement les mécanismes de contrôle postural. Comprendre ces mécanismes devient essentiel lorsque l’on sait que les chutes constituent la deuxième cause de mortalité chez les seniors, juste après les accidents cardiovasculaires. Les conséquences vont bien au-delà des blessures physiques : perte d’autonomie, isolement social et diminution drastique de la qualité de vie s’installent progressivement. Pourtant, identifier les facteurs clés responsables de ces troubles permet d’adopter des stratégies de prévention efficaces et d’améliorer significativement la stabilité posturale des personnes âgées.

Physiologie du système vestibulaire et proprioception après 65 ans

Le système vestibulaire, véritable centre de contrôle de l’équilibre situé dans l’oreille interne, subit des modifications profondes avec l’avancement en âge. Cette structure complexe, composée de canaux semi-circulaires et d’organes otolithiques, assure normalement la détection des mouvements de la tête et la perception de la position du corps dans l’espace. Après 65 ans, les capacités de ce système diminuent progressivement, affectant directement la stabilité posturale et augmentant considérablement le risque de chute. Les statistiques révèlent qu’environ 40% des personnes hospitalisées suite à une chute ne pourront plus vivre de façon autonome à leur domicile.

Dégénérescence des otolithes et canaux semi-circulaires

Les otolithes, petits cristaux de carbonate de calcium présents dans l’utricule et le saccule, jouent un rôle fondamental dans la détection des accélérations linéaires et de la gravité. Avec le vieillissement, ces structures subissent une dégénérescence progressive qui compromet leur fonctionnement optimal. Les cellules ciliées sensorielles qui les supportent diminuent en nombre, passant d’environ 30 000 à la naissance à seulement 15 000 vers 70 ans. Cette perte cellulaire entraîne une réduction de la sensibilité vestibulaire pouvant atteindre 40% chez les personnes de plus de 70 ans. Les canaux semi-circulaires, responsables de la détection des rotations de la tête, connaissent également une altération structurelle avec une diminution de la densité des cellules ciliées et une modification de la composition de l’endolymphe, le liquide qui les remplit.

Altération des récepteurs sensoriels dans les articulations et tendons

La proprioception, cette capacité du corps à percevoir sa position dans l’espace sans l’aide de la vision, repose sur un réseau complexe de récepteurs sensoriels disséminés dans les muscles, tendons et articulations. Ces mécanorécepteurs transmettent en permanence des informations au système nerveux central sur l’état de tension musculaire, l’angle des articulations et les forces exercées sur les différentes structures corporelles. Chez les seniors, la densité de ces récepteurs diminue de manière significative, particulièrement au niveau des chevilles et des genoux, zones critiques pour le maintien de l’équilibre. Des études montrent que cette réduction peut atteindre 30 à 50% après 65 ans, compromettant la précision des aj

iseurs envoyées au cerveau. Lorsque ces signaux deviennent moins fiables, le corps a plus de difficulté à ajuster finement la posture, surtout lors de mouvements rapides ou sur des surfaces irrégulières. C’est ce « flou » proprioceptif qui explique pourquoi certaines personnes âgées ont l’impression de marcher sur du coton ou de ne plus sentir correctement la position de leurs pieds.

Diminution de la sensibilité plantaire et rôle des mécanorécepteurs

La plante des pieds est l’un des principaux « capteurs » de notre équilibre. Elle concentre de nombreux mécanorécepteurs capables de détecter la pression, les vibrations et les micro-variations du sol. Avec l’âge, la sensibilité plantaire diminue, en particulier en cas de neuropathie périphérique (diabète, alcool, carences vitaminiques) ou de troubles vasculaires. Cette perte d’informations tactiles perturbe la capacité à ajuster instantanément la posture, notamment lors des changements de surface (tapis, carrelage humide, trottoirs irréguliers).

Concrètement, un senior qui « sent » moins bien le sol sous ses pieds met plus de temps à corriger un déséquilibre et a davantage tendance à trébucher ou à glisser. Le choix de chaussures adaptées (semelles antidérapantes, bon maintien du pied, talon bas) devient alors un élément clé pour compenser partiellement ce déficit sensoriel. Des exercices spécifiques, réalisés pieds nus sur différents supports (tapis mousse, coussins d’équilibre), peuvent aussi stimuler ces mécanorécepteurs plantaires et améliorer la stabilité posturale au quotidien.

Ralentissement de la transmission neurosensorielle et temps de réaction

Au-delà de la dégradation des capteurs sensoriels, le vieillissement entraîne un ralentissement de la conduction nerveuse centrale et périphérique. Autrement dit, les informations partent toujours des yeux, des oreilles ou des muscles, mais elles mettent plus de temps à atteindre le cerveau, puis à redescendre vers les muscles effecteurs. Ce phénomène augmente le temps de réaction en cas de perturbation de l’équilibre, par exemple lorsqu’un bus freine brusquement ou qu’un tapis se replie sous le pied.

On peut comparer le système nerveux à un réseau informatique : quand le « débit » diminue, les données circulent plus lentement et les réponses sont retardées. Chez les seniors, ce délai, parfois de quelques dixièmes de seconde seulement, suffit à faire la différence entre un rattrapage efficace et une chute. C’est pourquoi les programmes de prévention des chutes insistent sur les exercices de réactivité et de coordination (changements de direction rapides, pas latéraux, franchissement d’obstacles), qui visent à conserver des automatismes moteurs rapides et efficaces malgré l’âge.

Pathologies vestibulaires prédominantes chez les personnes âgées

Certaines atteintes de l’oreille interne sont particulièrement fréquentes après 65 ans et constituent des causes majeures de vertiges et de pertes d’équilibre chez les seniors. Bien les identifier permet d’orienter rapidement vers une prise en charge spécialisée (ORL, centre d’équilibre) et d’éviter qu’elles ne se transforment en handicap chronique. Parmi ces pathologies, quatre occupent une place centrale : le vertige paroxystique positionnel bénin, la maladie de Ménière, la névrite vestibulaire et la presbyvestibulie.

Vertige paroxystique positionnel bénin et manœuvre d’epley

Le vertige paroxystique positionnel bénin (VPPB) est la cause la plus fréquente de vertiges chez le sujet âgé. Il résulte du déplacement d’otolithes (les fameux cristaux de l’oreille interne) dans l’un des canaux semi-circulaires, le plus souvent le canal postérieur. Lors de certains mouvements de tête (se coucher, se retourner dans le lit, regarder vers le haut), ces cristaux « flottent » dans le canal et envoient au cerveau des informations erronées, provoquant une sensation de rotation brève mais intense, parfois accompagnée de nausées.

Ce trouble impressionnant, souvent source d’angoisse, se traite pourtant efficacement grâce à des manœuvres physiques simples, dont la plus connue est la manœuvre d’Epley. Réalisée par un médecin ou un kinésithérapeute formé, elle consiste à reproduire une série de positions précises de la tête pour guider les cristaux vers une zone de l’oreille interne où ils ne provoqueront plus de vertiges. Dans la majorité des cas, quelques séances suffisent pour faire disparaître les symptômes et réduire nettement le risque de chute lié à ces épisodes vertigineux positionnels.

Maladie de ménière et hydrops endolymphatique tardif

La maladie de Ménière se caractérise par des crises répétées de vertiges rotatoires, souvent associées à des acouphènes, une sensation d’oreille bouchée et une baisse d’audition fluctuante. À un stade plus tardif, on parle parfois d’hydrops endolymphatique tardif, en référence à l’accumulation de liquide (endolymphe) dans le labyrinthe de l’oreille interne. Chez les seniors, ces épisodes peuvent être particulièrement invalidants car ils surviennent de manière imprévisible et peuvent durer de quelques dizaines de minutes à plusieurs heures.

Au-delà de la gêne auditive, la maladie de Ménière impacte directement la stabilité : les patients décrivent une sensation de tangage, de « sol qui bouge », les obligeant parfois à s’agripper aux meubles pour se déplacer. Le traitement repose sur des mesures hygiéno-diététiques (réduction du sel, équilibre hydrique), des médicaments antivertigineux, et dans certains cas des injections intratympaniques ou une chirurgie spécifique. Un accompagnement en rééducation vestibulaire est souvent indiqué pour améliorer la compensation centrale et diminuer la fréquence des pertes d’équilibre résiduelles entre les crises.

Névrite vestibulaire et compensation centrale incomplète

La névrite vestibulaire correspond à une inflammation brutale du nerf vestibulaire, généralement d’origine virale. Elle se manifeste par un vertige intense et prolongé, souvent associé à des nausées et une impossibilité de se tenir debout sans aide. Si la phase aiguë se résout en quelques jours, les conséquences à long terme peuvent être plus insidieuses chez le senior. En effet, la capacité du cerveau à « compenser » le déficit vestibulaire, c’est-à-dire à s’adapter et à rééquilibrer les informations sensorielles, est souvent moindre avec l’âge.

On parle alors de compensation centrale incomplète, avec un syndrome d’instabilité persistant, surtout dans l’obscurité, en terrain irrégulier ou lors des mouvements rapides de tête. Dans ce contexte, une rééducation vestibulaire précoce est cruciale : exercices de stabilisation du regard, de marche avec rotations de tête, travail sur surfaces instables. Sans cette prise en charge, la personne âgée risque de développer une peur de la marche et un repli progressif sur son domicile, ce qui renforce la spirale sédentarité–sarcopénie–chutes.

Presbyvestibulie et déficit vestibulaire bilatéral progressif

La presbyvestibulie désigne l’ensemble des modifications dégénératives du système vestibulaire liées au vieillissement. Il s’agit d’un déficit vestibulaire bilatéral progressif, souvent silencieux au début, mais qui se manifeste progressivement par une instabilité à la marche, une difficulté à se déplacer dans le noir et une tendance à élargir le polygone de sustentation (pieds plus écartés) pour se sentir plus stable. De nombreux seniors décrivent une sensation d’ivresse ou de « flou » en se levant rapidement ou en traversant des environnements visuels chargés (supermarchés, gares).

Contrairement au VPPB ou à la névrite vestibulaire, la presbyvestibulie n’a pas de traitement curatif spécifique. La prise en charge repose principalement sur la rééducation vestibulaire et l’activité physique adaptée pour stimuler les autres systèmes de l’équilibre (vision, proprioception musculaire et plantaire). Des évaluations régulières en consultation d’équilibre, associées à des bilans de chute, permettent d’ajuster les programmes de prévention et d’intégrer, si nécessaire, des aides techniques (cannes, déambulateurs) ou des dispositifs de téléassistance en cas de chutes répétées.

Sarcopénie et faiblesse musculaire des membres inférieurs

La sarcopénie – perte progressive de masse et de force musculaires liée à l’âge – constitue un déterminant majeur de la stabilité et de l’équilibre chez les seniors. Elle touche en priorité les membres inférieurs et s’accompagne d’une diminution de la puissance musculaire, ce qui complique des gestes simples comme se lever d’une chaise, monter des escaliers ou rattraper un déséquilibre. Après 70 ans, on estime que la force musculaire peut diminuer de 30 à 40 % en l’absence d’activité physique régulière, avec un impact direct sur le risque de chute.

Atrophie du quadriceps fémoral et muscle tibial antérieur

Parmi les muscles les plus touchés, le quadriceps fémoral (face antérieure de la cuisse) et le tibial antérieur (face antérieure de la jambe) jouent un rôle central dans le contrôle de la posture et de la marche. Le quadriceps permet l’extension du genou, indispensable pour se redresser et stabiliser la jambe en appui. Le tibial antérieur, quant à lui, assure la flexion du pied et évite qu’il « traîne » au sol lors de la phase d’oscillation. Leur atrophie se traduit par une élévation moindre du pied, des trébuchements répétés et une difficulté à freiner ou à amortir les chocs lors de la descente d’escaliers ou de pentes.

La bonne nouvelle, c’est que ces muscles répondent très bien à un entraînement de renforcement ciblé, même après 80 ans. Des exercices simples comme les squats assistés (se lever et s’asseoir plusieurs fois de suite), les montées sur marche ou les relevés de pointe de pied contre une résistance (élastiques, poids légers) peuvent significativement améliorer la puissance musculaire et donc la stabilité. L’idéal est de les intégrer à un programme supervisé par un kinésithérapeute ou un coach en activité physique adaptée.

Réduction de la force des fléchisseurs de hanche et extenseurs du genou

Les fléchisseurs de hanche (psoas-iliaque, droit fémoral) et les extenseurs du genou participent au contrôle fin de la marche et du redressement postural. Quand leur force diminue, la longueur du pas se réduit, la cadence ralentit et la marche devient plus hésitante, avec un centre de gravité moins bien contrôlé. On observe souvent une démarche à petits pas, les pieds moins décollés du sol, ce qui augmente le risque de heurter des obstacles ou de se prendre les pieds dans un tapis.

Pour contrer cette évolution, les programmes de prévention des chutes incluent des exercices de montée de genoux, de marche en avant et en arrière, et de pas latéraux avec résistance (élastiques autour des chevilles). L’objectif est de restaurer une amplitude de mouvement suffisante et une force musculaire capable de générer des appuis stables. En combinant ces exercices avec un travail d’équilibre (position unipodale, marche en ligne), on renforce de façon globale la capacité à corriger un déséquilibre imprévu.

Dysfonctionnement des muscles stabilisateurs de la cheville

Les petits muscles autour de la cheville – fibulaires, triceps sural, muscles intrinsèques du pied – agissent comme des « amortisseurs » et des stabilisateurs distaux. Ils corrigent en permanence les micro-oscillations du corps et permettent d’adapter l’appui à la moindre irrégularité du sol. Avec l’âge, ces muscles perdent en force et en endurance, d’autant plus si la personne est sédentaire ou souffre de douleurs articulaires (arthrose de cheville, de genou, de hanche).

Quand ces stabilisateurs sont défaillants, le senior compense souvent en élargissant sa base de support et en sollicitant davantage les appuis manuels (cannes, meubles), ce qui n’est pas toujours suffisant pour éviter la chute. Un travail spécifique de renforcement et de proprioception de cheville est alors recommandé : exercices sur coussin instable, appuis unipodaux progressifs, montées sur la pointe des pieds, marches sur la ligne. Ces exercices, réalisés régulièrement, améliorent la « finesse » des ajustements posturaux et diminuent nettement le risque de faux pas sur terrain irrégulier.

Troubles visuels et intégration multisensorielle déficiente

La vision fournit au cerveau des informations essentielles sur l’environnement, la verticalité et les obstacles potentiels. Avec l’âge, différents troubles oculaires – presbytie, cataracte, dégénérescence maculaire liée à l’âge – altèrent cette source d’information et perturbent l’intégration multisensorielle nécessaire au maintien de l’équilibre. Quand l’image devient floue ou que le champ visuel se rétrécit, le cerveau doit davantage compter sur les signaux vestibulaires et proprioceptifs, déjà affaiblis, ce qui crée un terrain propice à l’instabilité posturale.

Presbytie, cataracte et réduction de la perception des contrastes

La presbytie – difficulté à voir de près – n’a pas un impact direct majeur sur l’équilibre, mais la cataracte et la réduction de la perception des contrastes jouent un rôle beaucoup plus important. Lorsque le cristallin s’opacifie, la vision devient voilée, les couleurs ternes, et les reliefs moins nets. La personne âgée perçoit plus difficilement la profondeur des marches, la limite entre trottoir et chaussée, ou la présence d’objets au sol peu contrastés (tapis, fils électriques, descentes de lit).

Cette diminution des contrastes visuels augmente significativement le risque de trébuchement, notamment dans les environnements mal éclairés. D’où l’importance, en prévention des chutes, d’un suivi régulier chez l’ophtalmologiste, de l’adaptation des lunettes, mais aussi de l’optimisation de l’éclairage du domicile (ampoules puissantes, éclairage indirect, veilleuses nocturnes). En pratique, améliorer la qualité de la lumière et le contraste des repères visuels (nez de marche colorés, bandes antidérapantes) peut réduire de façon très concrète le risque de chute.

Dégénérescence maculaire liée à l’âge et champ visuel périphérique

La dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) affecte principalement la vision centrale, indispensable pour lire, reconnaître les visages ou distinguer les détails. Cependant, son impact sur l’équilibre ne doit pas être sous-estimé. En perdant la précision de la vision centrale, le senior a plus de mal à repérer les obstacles au sol ou à anticiper les irrégularités du terrain. Il s’appuie davantage sur la vision périphérique, souvent elle aussi diminuée par d’autres pathologies (glaucome, atteintes vasculaires rétiniennes).

Lorsque le champ visuel périphérique se rétrécit, la capacité à détecter les dangers latéraux (bordure de trottoir, passage de piétons, bicyclette arrivant de côté) est réduite. La personne âgée peut alors se sentir désorientée dans les lieux fréquentés (centres commerciaux, transports publics) et développer une appréhension à la marche. Le recours à des aides visuelles (loupes, éclairage focalisé) et à un accompagnement en basse vision, combiné à un aménagement réfléchi du domicile, permet de sécuriser les déplacements malgré ces déficits visuels.

Neuropathie optique et ralentissement du traitement visuo-spatial

Certaines neuropathies optiques (glaucome avancé, atteintes ischémiques, séquelles inflammatoires) entraînent une altération des fibres du nerf optique et un ralentissement du traitement visuo-spatial. Concrètement, le cerveau met plus de temps à analyser la position des objets, leur distance et leur mouvement relatif. Ce délai de traitement visuel, ajouté au ralentissement de la conduction nerveuse évoqué plus haut, allonge le temps de réaction global face à un obstacle ou à une perturbation de l’équilibre.

Pour un senior, cela signifie qu’il peut ne pas voir à temps un tapis roulé, une marche manquée ou un animal de compagnie passant entre ses jambes. On comprend alors pourquoi la prévention des chutes ne peut pas se limiter au seul renforcement musculaire : elle doit intégrer une évaluation complète de la fonction visuelle et des capacités de traitement des informations spatiales. Des exercices de repérage dans l’espace, de parcours d’équilibre visuo-moteurs et de double tâche (marcher tout en cherchant des repères visuels) sont particulièrement utiles dans ce contexte.

Facteurs neurologiques et déclin cognitif affectant la posture

De nombreuses pathologies neurologiques liées à l’âge modifient la posture, la marche et la capacité à s’adapter aux perturbations de l’équilibre. À cela s’ajoute le déclin cognitif, même léger, qui affecte la planification motrice, l’attention et la gestion de la double tâche. Ensemble, ces facteurs augmentent fortement le risque de perte d’équilibre chez les seniors, surtout dans les environnements complexes (escaliers, foule, rues animées).

Maladie de parkinson et rigidité axiale posturale

La maladie de Parkinson se caractérise par une triade clinique bien connue : bradykinésie (lenteur des mouvements), tremblement de repos et rigidité. Sur le plan postural, la rigidité axiale (tronc et cou) et la diminution des réactions d’équilibration sont déterminantes. La marche devient à petits pas, avec un balancement des bras réduit et une tendance à la flexion du tronc vers l’avant. Les arrêts et démarrages sont difficiles, et les virages, notamment à 180°, sont particulièrement à risque de chute.

De plus, les patients parkinsoniens présentent souvent un phénomène de « freezing » (blocage de la marche) dans les passages étroits ou devant un obstacle, ce qui peut entraîner une perte d’équilibre brutale. Une prise en charge multidisciplinaire – neurologue, kinésithérapeute, orthophoniste, ergothérapeute – est indispensable pour travailler spécifiquement la posture, les stratégies de marche, les virages et l’utilisation d’indices visuels ou auditifs facilitant le mouvement. L’adaptation du domicile et l’utilisation d’aides à la marche font aussi partie intégrante de la prévention des chutes dans cette population.

Accidents vasculaires cérébraux et hémiparésie spastique

Après un accident vasculaire cérébral (AVC), de nombreux patients gardent des séquelles motrices, sensitives ou cognitives. L’hémiparésie spastique – faiblesse d’un côté du corps associée à une hypertonie musculaire – modifie profondément la marche et la posture. Le membre inférieur atteint peut présenter un schéma de marche en « faux mouvement » (circumduction, appui sur le bord externe du pied), rendant les appuis instables et asymétriques. Le contrôle de l’équilibre en charge unipodale (un seul pied) est très altéré, ce qui augmente fortement le risque de chute.

Dans ce contexte, la rééducation fonctionnelle vise à restaurer au mieux la symétrie des appuis, la stabilité du tronc et la coordination des membres. Des aides techniques comme les releveurs de pied, les orthèses de cheville ou les cannes tripodes peuvent être nécessaires pour sécuriser la marche. Il est également crucial de travailler la confiance en soi et la gestion de la peur de tomber, qui peut, à elle seule, limiter fortement les déplacements et fragiliser davantage la personne.

Troubles de l’attention divisée et double tâche cognitive-motrice

Le maintien de l’équilibre et la marche ne sont pas des tâches purement automatiques, surtout chez le senior. Dès qu’un trouble de l’attention ou des fonctions exécutives apparaît (déclin cognitif léger, maladie d’Alzheimer débutante, séquelles d’AVC), la gestion simultanée de plusieurs tâches – marcher tout en parlant, porter un sac, regarder un panneau d’information – devient plus difficile. On parle de double tâche cognitive-motrice, situation fréquente dans la vie quotidienne et fortement associée au risque de chute.

Vous avez peut-être déjà observé un proche âgé s’arrêter pour vous répondre ou pour chercher ses clés : c’est un signe que les ressources attentionnelles sont limitées et mobilisées en priorité pour la tâche cognitive au détriment de la stabilité posturale. En rééducation, des exercices combinant marche et tâches mentales (compter à rebours, nommer des animaux, suivre un parcours chromatique) permettent d’entraîner cette capacité d’attention divisée. Parallèlement, il est recommandé d’encourager les seniors à éviter les situations de surcharge cognitive pendant les déplacements (téléphone à la main, sacs volumineux, conversations complexes).

Neuropathies périphériques diabétiques et polynévrite

Les neuropathies périphériques, fréquentes chez les personnes diabétiques ou ayant des antécédents d’alcoolisme ou de carences vitaminiques, entraînent une diminution de la sensibilité au niveau des pieds et des jambes. La personne ne perçoit plus correctement la position de ses pieds ni la qualité du contact avec le sol. Ce déficit sensoriel, souvent associé à des douleurs ou des fourmillements, altère sévèrement la proprioception et la stabilité à la marche, en particulier dans l’obscurité ou sur terrain irrégulier.

Dans les formes plus avancées de polynévrite, la faiblesse musculaire distale s’ajoute au déficit sensitif, rendant encore plus difficile le contrôle des appuis. La prévention des chutes passe alors par une prise en charge globale du diabète, une adaptation du chaussage (chaussures larges, semelles orthopédiques, renforts de cheville), un aménagement du domicile et un programme d’exercices ciblant la force et la proprioception des membres inférieurs. Un suivi régulier en neurologie ou en diabétologie est indispensable pour limiter la progression de ces neuropathies et leurs conséquences sur l’équilibre.

Polypharmacie et effets iatrogènes sur le contrôle postural

Enfin, un facteur souvent sous-estimé mais majeur dans la perte d’équilibre chez les seniors est la polypharmacie, c’est-à-dire la prise simultanée de plusieurs médicaments au long cours. À partir de 65 ans, il n’est pas rare de cumuler 5, 10 voire plus de traitements quotidiens pour des pathologies chroniques (hypertension, diabète, troubles du sommeil, anxiété, douleurs chroniques). Or, de nombreuses classes médicamenteuses ont des effets iatrogènes sur le contrôle postural : somnolence, baisse de la vigilance, hypotension orthostatique, troubles de la coordination.

Les psychotropes (somnifères, anxiolytiques, antidépresseurs), certains antihypertenseurs, les neuroleptiques, mais aussi les opioïdes antalgiques figurent parmi les principaux médicaments en cause dans les chutes médicamenteuses. Leur effet peut être insidieux, surtout lorsqu’ils sont introduits ou augmentés récemment. D’où l’importance, en gériatrie, de réaliser régulièrement un bilan de médication : évaluer la pertinence de chaque traitement, repérer les associations à risque, adapter les doses, voire déprescrire lorsque cela est possible.

Pour vous ou vos proches, un réflexe simple consiste à signaler systématiquement à votre médecin traitant tout épisode de vertige, de malaise à la station debout, de somnolence diurne ou de chute, même sans gravité apparente. Ces signaux doivent déclencher une réévaluation de l’ordonnance et, si besoin, une coordination avec le pharmacien et les autres spécialistes impliqués. En réduisant la charge médicamenteuse inutile et en surveillant étroitement les molécules à risque, il est possible de diminuer significativement l’instabilité posturale induite par les traitements et de mieux sécuriser le quotidien des personnes âgées.